Critique Spectacles Théâtre Votre Week-End à Bruxelles

« ORESTES IN MOSUL », LE THEÂTRE DE LA MORT DE MILO RAU

CRITIQUE. « Orestes in Mosul » – D’après Eschyle, mise en scène Milo Rau – Kaaïtheater, Bruxelles – Les 11 et 12 octobre 2019 – Durée 1H45. En néerlandais, arabe et anglais surtitré en français. Vu au Festival d’Automne 2019.

En ayant décidé d’emmener sa troupe de comédiens à Mossoul pour jouer Eschyle et le cycle de la violence dans l’un des lieux les plus tourmentes de la terre, encore encombré de 3000 Djihadistes, partie intégrante d’une population forcée de collaborer avec l’état islamique (EI) pour sauver sa peau ; en décidant de se mêler à ce qui restait de musiciens et d’acteurs, de volontaires locaux pour créer le spectacle dont il est le metteur en scène, en ayant donc pris le parti de rejouer les scènes d’exécution de meurtre et de torture devant le public parisien du Théâtre des Amandiers, comme elles le seront devant le public bulgare, belge, anglais, allemand, suisse etc., Milau Rau joue avec la catharsis et procède à une forme de psychodrame, comme d’autres l’ont fait au cinéma avec le drame de ces paysans colombiens otages des FARCS auxquels ils faisaient rejouer devant la camera les scènes de viols et de meurtres et de séparation.

Milau Rau et ses collaborateurs ont donc utilisé le texte d’Eschyle dont les mots et les situations ont été intégrés à la réalité des gens et des lieux de Mossoul. Ils s’en sont servi de vecteur pour évacuer tout ce malheur, pour laver collectivement les âmes de tout ce sang, les âmes des uns et des autres, acteurs, figurants à Mossoul comme les spectateurs à Paris aux Amandiers de Nanterre.

La tâche était d’importance et elle a dû et doit être encore éprouvante.

Justement au Théâtre des Amandiers, les réservations sont pleines depuis longtemps, la queue se forme en deux parties, une queue pour chaque côté de l’entrée dans la salle de spectacle, bien avant le début de la représentation, au moins une demie-heure, elle remplit tout le hall.

L’espace scénique est séparé en deux, en haut l’écran, en bas le jeu sur la scène. Petit à petit, les deux types de perceptions se confondent et on ne pense plus à ce qui s’est joué là-bas et ce qui se joue ici. Ni même si ça se joue , bien ou mal. Tout se joue là de toutes façons.

Une femme est étranglée en direct, avec force cris rauques et en temps réel (dix minutes) le geste est tellement fort que le voir représenté sur la toile ou sur la scène n’a que peu d’importance.

Ensuite, on nous présente les musiciens qui répètent dans des caves près de l’école des Beaux-Arts qui sera plus tard le théâtre d’un attentat auquel échappe toute l’équipe travaillant avec Milau Rau. On assiste au début à une vraie séance de making-off où l’on montre ce qui est raté ou ce qu’on ne voit pas d’habitude. On voit comment les gens ont commencé à travailler les uns avec les autres pour construire le spectacle.

Puis la violence monte d’un cran, une autre scène est jouée sur le toit à partir duquel l’EI jetait les homosexuels dans le vide à Mossoul.

On nous refait l’exécution au pistolet dans la nuque d’une dizaine de jeunes gens, une petite musique lancinante au piano connue de tous, refrain universel des années 80, accompagne l’action répétée en boucle tout au long du spectacle.

Milau Rau joue sur notre appétit de connaissance, qu’est ce que la mort ? On a jamais fini de regarder quelqu’un mourir, en vrai, repérer son dernier geste, le dernier spasme ; c’est presque comme un orgasme, c’est pornographique et addictif. Milau Rau explore ça aussi, ce besoin qu’a l’homme de revivre cette violence et de s’en repaitre. Pour se purifier, en ressortir grandi ?

Les scènes de violence de meurtres et de rédemption se succèdent, de tribunaux populaires… on pourrait être au Rwanda et pas seulement en Colombie, le Rwanda où on a obligé les gens au pardon, où on leur a dit amnistie générale, ça suffit pas de représailles, il faut tourner la page, tant les meurtres sont nombreux, insolubles.

Avec Eschyle, ceux au sein d’une même famille, rejoués avec un réalisme parfait et filmés avec un ersatz de dérision, sont abominables dans la cruauté du détail.

En point d’orgue, à la fin du spectacle, viendra comme une cerise sur le gâteau le récit d’une catastrophe accidentelle, comme si on en avait pas assez des meurtres, toujours sur ce même air de pop music américaine : le naufrage d’un bateau amenant des centaines de cadavres dans les rues de Mossoul.

Les images disparaissent, les acteurs saluent sous des tonnerres d’applaudissements. La salle se vide comme un lavabo et tout le monde se retrouve dehors pour attendre la navette qui nous ramène à la Défense, car on est jour de grève.

Et qu’a t’on applaudi au juste en entrouvrant la porte à l’horreur au sein de notre petit quotidien de citadin usager du métropolitain et du Théâtre des Amandiers ?

Le courage de Milau Rau et de son équipe qui sont allés au péril de leur vie faire du théâtre et de la musique avec les survivants de Mossoul au milieu des attentats et des bombes ?

Ceux qui ont une conscience tellement affutée des finalités et des objectifs de leur art, que jamais, jouer dans ces contextes ne leur a paru dérisoire ni déplacé ?

Certains ont applaudi parce qu’à leur sens tout ce travail et ce danger étaient justifiés pour mieux entendre le texte d’Eschyle. Est-ce bien raisonnable ? Vraiment ?

D’autres se sont simplement endormis dans l’ennui et le refus de l’horreur de ce qu’on leur montrait.

Comme la qualité du vin est le produit de la terre, du vent, du soleil ; le pain celui de la farine de l’eau et du levain, le théâtre est celui d’une société, dont on veut éprouver les limites. Comme pour en expurger l’insupportable.

Le titre de la petite musique lancinante du spectacle jouée au piano de Tears for fears est « Mad world », pendant trois jours je l’ai eue dans mes oreilles, en boucle.

Claire Denieul
Vu le 13/09/2019 au Théâtre Nanterre-Amandiers,
dans le cadre du Festival d’Automne à Paris 2019

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