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« MACBETH UNDERWORLD » : DUSAPIN MAGNIFIQUE, THOMAS JOLLY REDONDANT

CRITIQUE. « Macbeth Underworld » – Opéra de Pascal Dusapin d’après « Macbeth » de William Shakespeare – Musique : Pascal Dusapin – Mise en scène : Thomas Jolly – Direction musicale : Alain Altinoglu – Livret : Frédéric Boyer – Théâtre de la Monnaie-De Munt, Bruxelles – 20.09.2019 – 05.10.2019 – en Anglais sutitré – Durée environ 1h45 (sans entracte).

Thomas Jolly* est un petit homme au regard malicieux, une sorte d’Elfe comme on peut en trouver aux pieds des grosses souches d’arbres noueuses le jour de la fête de Samain, en novembre lorsque le monde des morts communique avec celui des vivants.

Spécialiste de Shakespeare, il a été appelé par Pascal Dusapin à collaborer à la création de cet opera qui fleure bon le feu de tourbe, les forêts de pins gigantesques,difformes et touffues, la brume du nord ouest et le sang.

(Pour rappel, Macbeth auquel les voix des succubes ont prédit qu’il serait roi, élimine avec l’aide sa femme le vieux roi venu passer une nuit chez lui.)

De fait, dès le début on est dans la place, les orgues sublimes retentissent au sein d’une cathédrale de troncs et de branches dont on se demande quand même comment elle rentre en entier dans la cage de scène du théâtre de la Monnaie. Mais qu’importe l’action démarre avec tout ce qu’elle comporte de beauté d’étrangeté et de magie. Nous sommes dans l’envers de Wonderland, là où une nature austère, humide, sombre, se mélange aux murs des châteaux forts, aux balcons ornés de trophées gigantesques, où la lumière ne pénètre que par de fines meurtrières, on imagine le lit des amants assassins faits de mousse, les escaliers sans fin, les tours multiples, les labyrinthes de pierre balafrées de sang séché enserrés dans une brume éternelle qui filtre la lumière du jour et renvoie des rayons blanchâtres comme venus du fond des eaux.

Les protagonistes de blanc vêtus, à mi chemin entre le guerrier des Highlands et le samouraï, les personnages de la nuit en lambeaux de soie, habillés d’immenses chevelures rousses, habitent à jamais un espace sylvestre qui fait corps avec le château du crime. Un enfant dont on apprend qu’il est mort tranche l’espace et la brume de sa voix poussée au limites de l’aigu. Nous sommes dans un imaginaire raffiné puisant sa source à la fois dans Botticelli, Béatrix Potter, Goya et les gravures du 19eme. Spectacle féérique ou presque chaque note est jumelée avec un effet visuel.

Les sorcières roucoulent une mélopée où le son s’enroule en vrille en tremblotant autour de lui même. Macbeth et sa femme sont seuls, perdus dans cet océan d’irréalité à errer interminablement entre leur désir de meurtre et le remord de l’avoir accompli, titubant de regret, assaillis par cette pression de l’au-delà venue du fond des âges qui les taraude, tant l’irrationnel est omniprésent depuis le début du spectacle. Enfin, cet enfant qui poignardera Macbeth, agit comme un justicier, mais qui délivrerait sa victime. Un enfant libérateur en somme.

Voilà spectateur, tu as vu « Macbeth underground », certes, mais l’as-tu bien entendu ?

Pour décrypter la musique de Pascal Dusapin et en tirer la substantifique moëlle, Thomas Jolly a filmé le compositeur expliquant sa partition, les structures de sa musique, et les agrégats qu’il a voulu créer, parce que Pascal Dusapin, aussi photographe à ses heures a forcément des visions très précises de ce qu’il veut engendrer en terme d’images, de mouvement, de lumières, de jeu ; et, pages par pages, il a tout dit.

Tout raconte de ce mouvement circulaire et éternel qui se retrouve dans la musique autant que dans la rotation des énormes blocs de décors sur roulettes. Dans les visions irréelles des fées allongées sur les volutes de troncs d’arbres, aussi enveloppantes que les nuages des peintres du siècle des lumières, dans ces éclairages tantôt sombres tantôt crus, comme le rayon de lumière perçant la pénombre d’une clairière.

Tout ceci était dès le début dans la musique de Pascal Dusapin, accompagnant le texte savoureux du livret de Frédéric Boyer.

Thomas Jolly s’est servi, comme on fait son marché et a admirablement bien su le traduire. Et peut être trop.

La musique d’un opéra est comme une belle graine qui pousse et s’épanouit dans un humus qui la nourrit. Elle souffre nulle mauvaise herbe ni lierre trop envahissant.

Les images extraordinaires qui nous ont été données à voir, soutenues par une musique puissante et grandiose et généreuse, ont parfois éclipsé cette même musique, ces chants incongrus et stridents.

Et pour cause, elles ont la même source. En tous cas elles vont dans la même direction. Encombrée de visions trop concrètes, la mise en scène a exhibé ce qu’elle devait suggérer, ne laissant plus la place aux imaginaires et à la sensibilité de chacun de se déployer…

Enfin, lorsqu’on a eu fini d’expurger émotionnellement ce qu’on a vu, la fin de l’histoire est proche, une fin qui a volontairement occulté les évocations guerrières pour se concentrer sur un drame intime. Et du coup curieusement, alors que de bout en bout on a assisté à l’incomparable maîtrise des interprètes, chanteurs et musiciens, la technicité tellement irréprochable des équipes du théâtre de la Monnaie, le temps se fige, et presque plus rien n’arrive, l’émotion n’est pas tout à fait au rendez-vous alors que la situation l’exige, quoi de plus émouvant qu’un homme aux portes de la mort qui attend un châtiment venu tout droit de sa chair,son sang et qui ne se défend pas ?

A l’endroit où la musique aurait du s’envoler, elle s’arrête presque par surprise nous laissant, un peu circonspects, fixer les lettres apparues sur le decor maintenant morne et désert.

Quel acteur, metteur en scène n’est pas atteint par la problématique du spectacle sur lequel il travaille? Et là, il semblerait que l’équipe artistique s’y soit embourbée jusqu’au cou. L’un en ouvrant largement et sa science et ses techniques, décortiquant la force de ses visions. Les autres en allant chercher intimement dans les replis de la création une matière dont il aurait fallu se servir avec plus de distance.

Le meurtre du père est une affaire de famille qui s’accomplit à toutes les générations, elle a lieu généralement dans tous les domaines y compris le milieu des arts et souvent avec les meilleures intentions du monde.

Claire Denieul,
vu le 22/09/2019 à La Monnaie

* Thomas Jolly, très récemment nommé directeur du Centre national dramatique d’Angers.

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