Critique Spectacles Théâtre Votre Week-End à Bruxelles

« TIMON D’ATHENES » : DE ROOVERS EXCELLE DANS CE SHAKESPEARE REVISITE

CRITIQUE. « TIMON D’ATHĖNES » de William Shakespeare – Une création DE ROOVERS : Robby Cleiren, Sara de Bosschere, Luc Nuyens, Sofie Sente et Bert Halvoet, Reindert Vermeire – Une Production De Roovers – Au Théâtre des Tanneurs jusqu’au samedi 09/03/19 (**) à 20’30 puis en France(*). 

L’histoire d’un mythe à la façon « anarchiste » : le misanthrope Timon d’Athènes :

Tout commence à Athènes où Timon, riche et célèbre pour sa générosité sans limite, organise des fêtes et des banquets à tout va pour ses « nombreux amis ». Il donne sans compter et offre des cadeaux de toutes sortes, persuadé qu’un jour, si nécessaire, ils sauront lui rendre la pareille. Son intendant Flavius, lui, fait les comptes et voit son maître au « bord du précipice » vers une ruine certaine. Qu’à cela ne tienne, Timon ne veut rien entendre et offre un nouveau banquet à ses courtisans. Ceux-là même que le philosophe Apementus surnomme « les canailles dorées » ou les « nobles sans noblesse ». La servilité de ses « flatteurs nourris aux dépens de Timon » le révolte. Lui, qui ne demande rien et le crie haut et fort et reproche à Flavius de le servir par intérêt. Pour Flavius, Apementus hait Timon, alors que lui l’aime et ne le sert que par « devoir et ainsi lui rendre le prix de ses bienfaits ».

En vérité, le philosophe hait l’amitié et exècre surtout leur pitié. Timon, oisif et insouciant, pense que « le vrai bonheur consiste à faire des heureux et le devoir du riche est d’être généreux ». «L’homme qui jouit seul, ne jouit qu’à moitié, et le plaisir n’est doux qu’au sein de l’amitié ». « Ta générosité nous met dans l’impuissance de te prouver jamais notre reconnaissance » lui rétorque son ami d’enfance Philémon. Advienne que pourra ! Le moment arrive où Timon a besoin d’aide. Ses caisses sont vides et il envoie son serviteur quémander de l’argent auprès de « ses amis ».

Constatant que ceux-ci l’abandonnent et lui tournent le dos, Timon, blessé par leur ingratitude et écoeuré par cette trahison, va se nourrir d’une haine viscérale envers les êtres humains. Il quitte Athènes pour aller vivre dans la forêt. Il s’y isole pour ne plus voir personne mais y fera une trouvaille surprenante qui pourrait bien lui rendre la fortune perdue. Va t-il être tenté ? Qu’attirera cette trouvaille ? La vengeance est un plat qui se mange froid !

Pour en connaître l’issue : un spectacle à voir ! Pas de metteur en scène, mais une équipe, la troupe néerlandophone: De Roovers. Les créateurs sont les acteurs : Robby Cleiren, Sara de Bosschere, Luc Nuyens, Sofie Sente et Bert Halvoet, Reindert Vermeire.

S’attaquer en français à ce texte peu connu de Shakespeare pour la Compagnie flamande De Roovers, c’est une première et c’est franchement culotté ! Pas simple, car assez complexe de part la verve toute en poésie du grand dramaturge anglais, mais ils le font avec talent, un certain détachement du texte original, et un irrésistible accent flamand qui donne à l’ensemble de cette très intéressante mise en scène, quelque peu anarchiste, une touche que l’on ne peut qu’admirer. Sara, Luc, Sofie, Bert et Reindert vont endosser plusieurs rôles. Robby, lui, sera Timon d’Athènes. Entre autres personnages et dans des tenues plutôt étonnantes : Luc Nuyens disjoncté dans le rôle du philosophe railleur et cynique Apementus. Douce Sofie Sente dans celui du serviteur tourmenté Flavius ; Sara de Bosschere, le peintre flagorneur ; génial et drôle Bert Halvoet dans tous ses rôles ; belle prestance sur scène de Reindert Vermeire. Et un Timon moderne, à l’aise dans sa fourrure et ses folles réceptions, interprété par Robby Cleiren.

Dans un décor curieux, à la fois simple et contemporain ; entre un lustre géant et une bâche, les six comédiens vont endosser une vingtaine de personnages en changeant de costumes sur scène. Les acteurs travaillent selon une méthode particulière puisqu’ils n’ont pas recours à un metteur en scène. En effet, chacun partage la responsabilité des créations de la troupe. Les histoires sont choisies en commun et s’attaquent à des textes classiques qu’ils adaptent en mode contemporain, sans rien enlever au contenu. Ainsi Shakespeare, Tchékhov ou encore Eschyle ; mais aussi plus récent comme Paul Austère ou Judith Herzberg, font partie de leur répertoire, ainsi que des spectacles musicaux ou pour enfants.

Timon d’Athènes est le deuxième volet d’une Trilogie qu’ils consacrent à la crise financière ; ils « visent l’argent » et «questionnent sur l’importance des rapports humains ». La première partie « Le Cycle du Dollar » avait déjà rencontré un certain succès, mais n’a été jouée qu’en flamand. Le spectacle de Timon d’Athènes met l’accent sur la déception provoquée par l’argent, l’individualisme, l’hypocrite, velléités et fausses amitiés qui se transforment en rancune puis en une haine féroce de l’être humain. La vengeance est-elle le seul moyen ? Entre philosophie et un certain humour, mais aussi une cruelle réalité, le texte est plus actuel que jamais, bien qu’il ait été écrit en 1607. L’être humain est-il capable de changer ? Ne comprendra donc il jamais ? Sommes-nous condamnés à vivre éternellement les mêmes scénarios ? Le système de la société devient-il un engrenage infernal dont on ne peut se libérer ?

L’argent, toujours l’argent, et son influence sur la façon de fonctionner de tout un chacun. Les relations humaines en sont-elles à ce point contaminées que rien ne peut se faire sans tourner autour de ce mot devenu papier, monnaie ou cartes bancaires : argent ! « Argent trop cher, trop grand, la vie n’a pas de prix » chantait le groupe Téléphone en 1981. Ou encore « Prends ton meilleur ami, Fais-en un ennemi, Je t’achète et je te vends ».

Timon d’Athènes, des tas d’amis ?

Le spectacle s’est joué aux Tanneurs à Bruxelles jusqu’au 9 mars. Mais sera en tournée dans plusieurs villes de France, notamment au Théâtre de la Garonne à Toulouse du 11 au 17 avril, et l’on espère de retour bientôt en Belgique. Avec ses six acteurs aux CVs si longs que l’on ne peut tout citer ici (« Les infidèles », par exemple), la Collectif de théâtre anversois « De ROOVERS » créé en 1994, a de nombreux projets en route, une troupe à suivre !

« Timon d’Athènes » certainement à découvrir !

Julia Garlito Y Romo

(*) Attention : Les comédiens fument sur scène durant le spectacle. Femmes enceintes & personnes sensibles : éviter les premiers rangs !
(**) La troupe sera en tournée pour ce spectacle en France prochainement.

Scénographie : Stef Stessel / Costumes : Pynoo / Régie et costumes : Rosmary Roig-Zarate / Création lumière : Bert Vermeulen et Steff Stessel / Création sonore : Eric Engels / Technique son : Wim Bernaers / Traduction : Nagielkopt. Une production de « de Roovers » avec le soutien de la Communauté flamande

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Photos Stef Stessel, DR

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