Critique Danse Spectacles

À LA MONNAIE : « LES SIX CONCERTOS BRANDEBOURGEOIS », GRÂCE, LÉGÈRETÉ ET HUMOUR

CRITIQUE. « Les six concertos brandebourgeois » – Anne Teresa De Keersmaeker – La Monnaie-De Munt, Bruxelles – Du 5 au 9 janvier 2019.

Grâce, légèreté et humour : un pari audacieux et réussi

Seize danseurs, treize musiciens du B’Rock Orchestra, et à la manœuvre deux femmes : Anne Teresa de Keersmaeker qu’il n’est plus besoin de présenter et la violoniste Amandine Beyer, qui dirige l’orchestre. C’est un pari audacieux et réussi que de réunir autour de la musique pleine de vie de Johan Sebastian Bach des danseurs confirmés et des tout jeunes, 12 hommes et 4 femmes, toutes générations confondues. On reconnaît Cynthia Loemij et Samantha van Wissen, deux danseurs qui ont commencé dans les années 1990 avec Anne Teresa De Keersmaeker, puis une génération intermédiaire avec notamment Michaël Pomero et Marie Goudot et enfin les jeunes, qu’on a pu voir notamment dans A Love Supreme.

Fidèle à la philosophie d’Anne Teresa De Keermaeker, les danseurs, venus de tous les continents, sont tous vêtus de noir, et pourtant chacun porte sur lui une touche personnelle, un tout petit décalage vestimentaire dans la qualité du tissu, sa transparence, sa forme. La richesse, chez Anne Teresa de Keersmaeker, est de laisser à chacun de ses danseurs son style. Un exemple : lors de l’ouverture du premier concerto, quand le groupe de danseurs au complet marche à l’unisson de la musique, selon le principe cher à la chorégraphe (« my walking is my dancing » : comme je marche, je danse), le public est saisi par la personnalité de chaque danseur. Tout ce premier concerto est en quelque sorte une « exposition » des danseurs ; ensuite les autres concertos donneront la vedette aux uns ou aux autres. Ce qui fait la spécificité de ce spectacle est que la chorégraphe l’a construit avec les danseurs. Et cela se voit : ce ne sont pas seulement des interprètes mais à proprement parler des partenaires. Cette complicité et cette jubilation se sentent sur scène et la musique de Bach les subliment.

Anne Teresa de Keersmaeker rend hommage en ces mots à ses danseurs : « Tout ce premier concerto (…) convoque et détaille le matériel avec lequel nous allons composer toute la suite. Dans les deuxième, quatrième et cinquième concertos, j’essaie de trouver des correspondances chorégraphiques à la forme concerto — cette interaction particulière du groupe solistes, du ripieno et de la basse continue. Le troisième concerto, réservé aux cordes (trois violons, trois altos, trois violoncelles et basse continue) nous pose un défi particulier avec son célèbre rythme en anapeste (deux brèves, une longue) qui domine l’ensemble du premier mouvement de son énergie motrice, faisant muter mon principe « comme je marche, je danse » (lequel devient : « comme je cours, je danse » !). L’allegro final de ce troisième concerto est un fragment d’éternité tombé du ciel. Nous voulons ici déchaîner un tourbillon visuel dans lequel tout ce qui filait droit dans les précédents mouvements est soudainement soumis à la courbure et à la torsion, tout le matériel s’incurvant en spirales et en cercles, symboles d’infini. »

Bien sûr, on retrouve la griffe d’Anne Teresa de Keersmaeker et le dispositif déjà employé dans A Love Supreme : chaque danseur représente un instrument ou une partie de l’orchestre. Le tempo est parfait, le rythme presque haletant dans cette magnifique interprétation des Concertos brandebourgeois. Les instruments sont parfaitement en harmonie —ou contrepoint— et subitement, une voix s’élève. Même si on n’est pas connaisseur, on ne peut qu’être ému par cette harmonie parfaite entre la danse contemporaine et la musique baroque. S’y ajoute un magnifique coup de théâtre : dans le cinquième concerto, Bach introduit soudain le clavecin, instrument traditionnellement cantonné à l’accompagnement, et lui écrit une page inoubliable, magistralement accompagnée par la danse.

Une touche d’humour enfin caractérise ce spectacle avec l’arrivée d’un « instrument » inédit sur scène. A vous de le découvrir si vous avez raté les dates à Bruxelles, le spectacle se déplace à Paris en mars. Courez-y !

Colombe Warin

Musique: Johann Sebastian Bach « Brandenburgische Konzerte », BWV 1046-1051 – Distribution : Chorégraphie: ANNE TERESA DE KEERSMAEKER – Direction musicale: AMANDINE BEYER – Scénographie et éclairages: JAN VERSWEYVELD – Costumes: AN D’HUYS – Dramaturgie: JAN VANDENHOUWE – B’Rock Orchestra – Créé et dansé par BOŠTJAN ANTONČIČ, CARLOS GARBIN, FRANK GIZYCKI, MARIE GOUDOT, ROBIN HAGHI, CYNTHIA LOEMIJ, MARK LORIMER, MICHAËL POMERO, JASON RESPILIEUX, IGOR SHYSHKO, LUKA ŠVAJDA, JAKUB TRUSZKOWSKI, THOMAS VANTUYCOM, SAMANTHA VAN WISSEN, SANDY WILLIAMS, SUE YEON YOUN

Photos Anne Van Aerschot

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